Trêve de confinement et de désordre capillaire.

Je descends le boulevard Gambetta. Tristesse des boutiques en vente aux vitres sales. De la colle s’était amassée en un mince filet au contour des auto-collants. Ôtés, ou tombés de guerre lasse, elle reste le seul indice d’une existence passée, ô combien incertaine ! Seuls les logos dont la forme évoquait symboliquement le type d’activité ravivent subrepticement le souvenir de mots, de regards échangés avec les anciens propriétaires. On aperçoit derrière les portes des enveloppes glissées alors que le nom du commerce devait encore apparaître en clair ; le facteur faisait-il son job, voulait-il s’alléger, tournait-il la tête pour ne pas voir ce désastre, ou espérait-il réinsuffler de la vie par ce signal d’intérêt que manifestait une enveloppe vouée à l’oubli ? Un observateur pessimiste allait y voir une bouteille jetée à la mer, facture éternellement impayée. Même l’activité qui règne encore ici ou là, par miracle, ne peut redonner le sourire. On y sent le poids de l’histoire qui n’aurait laissé d’elle que le souvenir des blessures mortelles. Pourtant, avant, cette rue était désolante ; les 30 à 40 % de commerces abandonnés inspiraient déjà un sentiment de désolation.

J’habite au-dessus, à flanc de coteau, dans un vieil appartement avec une belle vue sur la ville. Les fenêtres ouvertes tendent l’oreille pour retrouver le bruit de fond qui s’élevait en permanence. Le mix complexe des sonorités urbaines les rendait tellement diffuses que l’on ne pouvait en identifier aucune. Peut-être que si quelqu’un hurlait de peur ou de désespoir sur la place Saint-Bruno, je pourrais l’entendre. De toute façon, on n’a plus envie de crier. On parle avec retenue, même, en gardant nos distances comme si cela avait encore une utilité.

Ma coiffeuse, Aline, est encore là, je l’espère. Quand je l’ai connue, elle était légère, souriante. Nos échanges pouvaient paraître superficiels, mais ils étaient suffisamment espacés par de longs silences pour qu’on ne puisse imaginer que nos paroles servaient à combler un vide. C’était une manière de partager avec des sourires ces moments de la vie où le moindre bonheur peut se diffuser, toucher le cœur de l’autre. Confier sa tête aux mains d’Aline au-dessus du bac à shampoing, mais ne pas oser lui dire, lorsqu’elle me masse littéralement la tête « plus doucement, s’il vous plait… », par la peur d’un aveu bien innocent : recherche d’un plaisir plus émotionnel que physique…

Aujourd’hui, des clients patientent et encombrent le trottoir ; j’hésite à retourner chez moi, mais j’ai entraperçu la silhouette d’Aline dans le fond du salon. J’attendrai.

À mon tour.

Elle n’a rien perdu de son sourire, mais ce n’est plus le même. Elle a vu les hordes d’anciens clients se présenter pour une coupe… Les femmes s’étaient débrouillées, ce qui n’était pas trop difficile lorsque leurs cheveux étaient déjà longs ; elles avaient juste coupé les pointes… D’autres avaient rapidement adopté des couettes pour un rajeunissement inopiné, puis un bout de queue de cheval quand la taille des cheveux l’avait permis. Les hommes cela avait été plus compliqué, même si les conjoints s’étaient dispensés de toute initiative, contrairement à ce qu’elles avaient tenté avec leurs enfants… On en retiendra de ces expériences qu’une coupe réussie par un amateur, c’est l’usage sans retenue de la tondeuse ; on peut même le pratiquer sur soi-même. Mais le crâne rasé, cela ne convient pas à tous, quoique certains hommes en aient adopté la mode.

Aline avait été profondément bouleversée. Elle n’avait jamais vu ces messieurs dans un « état » pareil. ; leur chevelure s’était déployée, comme si le confinement avait laissé aux chevelures une liberté incontrôlée, sans structure particulière. Une vérité s’était révélée à ses yeux de professionnelle ; elle seule pouvait imaginer, une fois ôté le bandeau censé mater leurs mèches sauvages, ce que deviendrait pour eux une nouvelle coiffure. Et d’ailleurs, on ne peut pas parler de nouvelle coiffure, comme s’il s’agissait de changer de chapeau. Ces hommes étaient en train d’acquérir une dimension inédite, émanation de leur chef qui la rendait divine, mais ils l’ignoraient. L’opulence de la chevelure, fort marqueur féminin, voilà de quoi inhiber l’idée d’y associer son image d’homme.

Alors, sa conscience professionnelle allait la conduire à remettre ses clients dans leur situation antérieure, comme ils lui demanderaient. Malgré les bonnes résolutions prises pendant deux mois d’isolement, ils ne changèrent rien de leur regard sur le monde et ses occupants.

Et ce fut un crève-cœur de trancher dans le vif. C’est ainsi qu’elle le vécut, car si le cheveu se laissait couper sans douleur, il est pour elle l’expression de la vie, il ne cesse jamais de grandir — au pire, il se disperse. Et là, événement extraordinaire, c’était une renaissance. Alors, ces hommes qui n’avaient que l’envie de se retrouver tels qu’ils étaient auparavant, elle les voyait dans un déni, au mieux dans une fuite en arrière. Au moins, une seule fois, auraient-ils pu oser une vraie coiffure, transformant leurs têtes hirsutes en visages auréolés de la puissance de Samson, plutôt que de céder à la nostalgie.

Changer ou se révéler était donc devenu politiquement incorrect ?

Philippe Berlioz

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